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Publication : Cubanidades

Parcours de l’exposition :
2007
. Chapelle de Boendael, Bruxelles
. Convento de San Francisco de Asis, La Havane

Il est des pays qui ne s’arrêtent pas pour le photographe, le saluant à peine. La vie s’écoule comme elle s’écoulait sans lui qui devra se précipiter pour en saisir quelques fragments : pareil au rameur qui suit le fleuve en ses rapides, trop affairé à se maintenir à flot, il ne s’en détachera pas, surpris d’atteindre l’étape comme en un songe trop court. Rendu à l’eau calme, il lui faudra se débrouiller avec ses souvenirs, organiser ses images éparses, trop souvent convenues.

D’autres pays ont encore la politesse et les égards d’autrefois : l’on salue le voyageur, on l’entoure, on le questionne qui vient de si loin et c’est tout juste s’il n’a le sentiment d’être revenu chez lui. L’appareil photographique n’est pas encore un intrus et celui qui le porte un suspect : on lui fera donc confiance en l’honorant d’un sourire, on l’invitera chez soi, on lui présentera la famille comme à un lointain cousin.

Ainsi, Cuba prend la pause.

Tout en effet y convoque le photographe : beauté des plages, sourire des hommes, grâce des enfants, plages enchanteresses, végétation insolente, architecture variée, musique omniprésente que le photographe traduira par la danse ou les musiciens et ce petit goût des années cinquante qui vient flatter la nostalgie de ceux qui sont nés après, autant de formules pour catalogues à destination du soleil : le décor d’un autre monde semble dressé avec ses acteurs bénévoles.

Cuba prend la pause :

Mais où donc se tient vraiment Cuba ? Dans le regard de ses enfants, des paysans de l’Oriente, de Pinar del Rio, d’un ancien de Playa Giron ou de la gardienne d’un hall déserté ?
Dans les rues animées de La Havane que coupe l’ombre où à l’horizon de Santiago, vers les bohios de planches ou les immeubles du Vedado ? Dans les grandes manifestations collectives aux drapeaux et portraits innombrables ou dans la solitude des fins de jour sur le Malecon ? Dans ces bottines usées, déformées d’avoir été tant recousues, ou ces élégants vernis gardés pour la fête ?

Cuba prend la pause mais ne se livre pas.

Il y a le Cuba d’avant qui fascine tant les touristes, avec ses automobiles anciennes rescapées de films noirs ou les danseuses métisses du Tropicana, ses bars réputés. Il y a le Cuba de Fidel et de ses guerilleros, celui d’un peuple qui rit et pleure, aime et travaille comme vous et moi, capable encore d’inventer et de surprendre, ce Cuba d’aujourd’hui que d’aucuns ne voudraient pas voir changer, plus préoccupés de l’«après» que du présent, de ce qui tous les jours s’y fait parmi tant de difficultés, du cinéma à la recherche scientifique, du sport à la littérature, Cuba exemple de courage pour les uns, mauvais exemple pour les autres, Cuba plus qu’un mythe en sa réalité. Tous ces Cuba pourtant n’en font pas un seul, il reste tant à découvrir, en noir et blanc ou en couleur.

Je sais gré à Géraldine Langlois d’avoir su éviter les clichés traditionnels des ruines et des façades décrépies, des maisons sans contenu et des voitures disloquées, cette tiède soupe à la nostalgie que l’on a trop souvent servie, pour privilégier ce Cuba d’aujourd’hui et ces héros du quotidien.

Photographier l’énigme n’est pas y répondre, c’est la porter plus loin, l’offrir à d’autres. Photographier Cuba, c’est emporter avec soi les questions, se voir soi-même interrogé par le pays comme devant un miroir.

Xavier Canonne,
Directeur du Musée de la Photographie, Charleroi

Publication : Cubanidades

Parcours de l’exposition :
2007
. Chapelle de Boendael, Bruxelles
. Convento de San Francisco de Asis, La Havane

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