Expositions | La Bravade de Saint-Tropez
La « Bravade » de Saint-Tropez photographiée par Géraldine Langlois perdure depuis presque un demi-millénaire.
Le livre s’ouvre sur une image qui condense à elle seule les enjeux de la photographie et ceux de cette fête militaro-religieuse : jeux de miroirs et de mise en abyme, de profondeurs et de surfaces, d’imbrication du présent et du passé. Les portraits des ancêtres vêtus de l’uniforme que portent toujours leurs descendants y partagent le mur avec des étendards, une photographie de groupe beaucoup plus récente (sans doute le dernier conseil municipal), et des miroirs qui offrent tantôt des percées vers hier, tantôt des percées vers aujourd’hui. Sur celui de l’angle supérieur droit est imprimé en lettres dorées et solennelles « Souvenir de la Bravade 1895 »; il reflète des détails de la pièce plutôt abstraits et géométriques ainsi qu’une fenêtre, comme autant de fragments d’une architecture mentale. Dans le second miroir, qui perce le centre de l’image, une fenêtre se reflète aussi. Mais cette fois l’ouverture se fait vers le présent : un homme assis observe la photographe et on a envie de lui trouver une ressemblance avec les visages peints…
Le culte des ancêtres, dans sa déclinaison occidentale et contemporaine : rien de folklorique contrairement à ce que pourraient penser des observateurs peu avertis ou ses détracteurs dans cette commémoration, qui bien plus qu’une reconstitution, serait une « allégorie de défense et d’attaque » qui, toujours selon Didier Pavy, « allie[rait] le sabre et le goupillon ».
La photographie est devenue dès ses débuts un rituel social et familial. Au-delà du simple témoignage, elle s’est avérée participer pleinement à l’élaboration des nouveaux rites individuels et collectifs de l’ère industrielle (photos d’école, de communion, de régiment, de mariage, et même, pratique tombée en désuétude dans nos sociétés occidentales, portrait du mort…). Quel que soit le sujet de la prise de vue, celle-ci produit aussi un temps aussi paradoxal que l’est le futur antérieur, le fameux « ça a été » de Roland Barthes. N’en est-il pas ainsi de ces rituels figés dans des codes séculaires ? Plutôt que de reconstituer celui-ci, les protagonistes n’enfilent-ils pas ces vêtements du passé tellement déterminants dans l’hallucination nervalienne ?
Derrière le caractère artificiel du rituel se cache une interrogation ontologique. A un moment précis mais oublié – ou peut-être cela a-t-il été progressif -, il s’est figé. Le temps s’est pétrifié, sans prise désormais sur ce dernier, devenu quasi immuable ; les siècles ont passé, les hommes sont morts génération après génération mais les traditions ont survécu. Ses acteurs connaissent-ils tous le sens originel des gestes accomplis lors de la « Bravade », la raison de sa permanence opiniâtre ? Peu importe. Le réel doit être ritualisé, revalorisé, pour résister à cette peur du néant originel qui nous a précédé, quand rien n’était encore codifié – et qui attend l’espèce humaine si elle ne transmet pas son patrimoine culturel à sa descendance.
Fascinée par cette sacralisation du réel inhérente à tout rituel, en particulier dans ses manifestations les plus populaires et fétichistes, Géraldine Langlois s’était déjà intéressée à la Semaine Sainte de Séville. Elle aime, dans chacun de ses reportages, se glisser dans les situations les plus dynamiques, photographiant comme filmerait un cinéaste caméra à l’épaule. D’ailleurs, le cadre, à l’image d’un travelling vertical, descend et remonte sans cesse, avant de se fixer sur des scènes voire des natures mortes plus statiques et frontales. Les images sont parfois tremblées, sinon troublées par ce qui ressemble à un précipité dans la clarté du réel – des flous de bougé qui sont l’une des spécificités du médium -, ou encore des perturbations extérieures à celui-ci, comme cette fumée due aux salves inoffensives déchargées sur le sol. Les soldats occasionnels de la « Bravade » créent des écrans évanescents qui dissimulent autant qu’ils révèlent. Figé dans un rituel immuable, un homme coiffé d’un bicorne surgit d’un nuage blanc qui ressemble à un brouillard matinal. Apparition insolite, cet homme semble braver le temps. Rendant hommage à ses lointains ancêtres génois, il perpétue un rite dont le nom est justement d’origine italienne (c’est un emprunt à l’italien bravata) : « faire le brave », c’est-à-dire être en faisant semblant, non pas faire semblant d’être, mais atteindre à l’être en faisant semblant. Cela pourrait bien être aussi une définition possible de l’art, et pas seulement photographique. Ou simplement de l’existence.
Yannick Vigouroux, mars 2004